sciencedaily : Les coûts écologiques de la guerre : le conflit, une des principales causes de mortalité de la mégafaune africaine

Crédit: Image réalisée par Joshua Daskin, Université de Yale

 

 

Selon les rapports élaborés par les chercheurs, la guerre a toujours été l’un des facteurs dominants du déclin des populations de mammifères en Afrique depuis plusieurs décennies. Mais ces derniers ont également remarqué que les populations fauniques s'effondraient difficilement au point de rendre le rétablissement impossible. Ce qui signifie que même les zones protégées ayant été sévèrement affectées par les conflits sont des candidats prometteurs pour les efforts de conservation et de réhabilitation. 

 

 

Les chercheurs ont remarqué que 71% des aires protégées en Afrique ont connu un ou plusieurs conflits entre 1946 et 2010. Des guerres ont éclaté dans un quart de ces zones sur une période moyenne de neuf ans ou plus. La carte (schéma a) ci-dessus présente les aires protégées en Afrique et le nombre d'années de conflit endurées par chacune tel qu’indiqué par l'échelle des couleurs. La couleur bleue ne représente les années sans conflit et le rouge correspond à un maximum 35 ans de conflit. Le tableau représenté à droite (schéma b) répertorie chaque nation et le nombre d'aires protégées dans ce pays (extrême droite). Les lignes verticales dans les cases colorées (au centre) représentent le nombre moyen d'années de conflit pour les aires protégées de chaque nation.

 

 

Lors de la visite de Joshua Daskin au parc national de Gorongosa au Mozambique en 2012, le parc et les grands animaux emblématiques qui l'habitaient étaient en voie d'extinction. Le parc de Gorongosa qui était l'une des réserves fauniques les plus spectaculaires d'Afrique jusqu’aux années 1970, a été dévastée par un conflit de libération anticoloniale suivi d'une épouvantable guerre civile qui a duré 15 ans - un coup dur ayant occasionné la disparition de plus de 90% de la population faunique du parc.

 

 

La violence historique du parc a intrigué Daskin, alors étudiant de première année à l’Université de Princeton en écologie et en biologie de l'évolution. Lorsqu’il a fait le tour des savanes et des prairies du parc de Gorongosa accompagné de son conseiller, Robert Pringle, professeur adjoint d'écologie et de biologie évolutionniste, les deux chercheurs se sont demandés si des déclins de la faune et de la flore semblables pourraient s’être produits dans toute l'Afrique durant les nombreux conflits qui ont marqués le XXe siècle. Si tel était le cas, ils se posaient des questions quant à la gravité des conséquences et à la capacité de survie des animaux comme démontrée par les animaux du parc de Gorongosa. Ils se posaient en outre la question de savoir si la majeure partie des animaux étaient capables ou non de survivre à la pression humaine exercée par les guerres.

 

 

Au bout de plusieurs années d’études menées sur les conflits au sein des aires protégées en Afrique, Daskin et Pringle ont signalé dans la revue Nature datée du 10 janvier, que la guerre a été un facteur invariable dans la diminution du nombre de grands mammifères en Afrique depuis des décennies. Il n’a fallu qu’une légère augmentation de la fréquence des conflits pour que les populations qui étaient jusque-là stables dans des zones paisibles amorcent une spirale descendante. Toutefois, les chercheurs laissent entendre que, même si les populations de la faune et de la flore ont diminué dans les zones de conflit, elles ne se sont guère effondrées au point de rendre tout rétablissement impossible.

 

 

L'étude a permis de noter que la guerre a touché plus de 70% des aires protégées en Afrique entre 1946 et 2010, période pendant laquelle le renversement de la domination coloniale européenne a été entamé dans beaucoup de pays suivi de luttes violentes pour le pouvoir pendant la période post- coloniale. Les éléphants, les hippopotames, les girafes et d'autres grands mammifères périssaient aux mains des combattants et des citoyens affamés qui chassaient les animaux pour leur chair et en vue de produire des biens commercialisables tels que l'ivoire.

 

 

Ayant achevé l'étude dans le cadre de sa thèse de doctorat à l’Université de Princeton, Daskin a néanmoins déclaré que même les zones protégées les plus sévèrement touchées par les conflits demeurent des candidats prometteurs pour les efforts de conservation et de réhabilitation. L'étude a bénéficié de l’appui de la National Science Foundation (Fondation nationale de la science) et le Princeton Environmental Institute (PEI).

 

 

« Nous espérons que nos données et nos conclusions feront de ces zones une priorité qui attirera l'attention et le financement des gouvernements et des ONG internationales », a déclaré Daskin, actuellement en stage postdoctoral Donnelley à l'Université de Yale. « Les éléments que nous présentons démontrent que malgré la décroissance des populations de mammifères dans les zones de guerre, elles ne disparaissent souvent pas. On devrait être en mesure, par la mise en œuvre des politiques saines et des ressources, d'inverser les tendances à la diminution des populations et de rétablir les écosystèmes fonctionnels, même dans les zones historiquement sujettes aux conflits. »

 

 

L'étude était nécessaire pour l’établissement d’une attente scientifique générale quant à la façon dont les conflits influencent généralement les populations de la faune et de la flore, a déclaré Pringle, qui est membre de la faculté associée au PEI. « De prime abord, il n'était pas évident pour nous que le conflit aurait des effets négatifs sur les populations de la faune et de la flore », a déclaré Pringle. « Diverses études réalisées à différents endroits à des périodes différentes ont plusieurs fois remarqué des effets tant positifs que négatifs du conflit sur la biodiversité, mais l'effet réel global n'a jamais été évalué. » Par exemple, les recherches antérieures ont permis de constater que les populations animales avaient augmenté dans des régions en conflits telles que la zone coréenne démilitarisée (DMZ) et le Zimbabwe rural pendant la guerre du Bush de 1964-1979 de ce pays.

 

 

Cependant, Daskin et Pringle se sont rendus compte qu’à quelques exceptions près, les conflits fréquents ont entraîné une tendance à la baisse parmi les populations de grands animaux. Aucun autre facteur examiné n'a présenté le même effet cohérent. Il n'y avait aucun effet statistiquement décelable sur les trajectoires de la faune, de l'exploitation minière, du développement urbain, de la corruption, de la sécheresse, ou même de l'intensité du conflit telle que mesurée par le nombre de victimes des conflits humains.

 

 

« Cette étude nous a permis de faire quelques suppositions éclairées sur ce que les possibles mécanismes sous-jacents », a déclaré Daskin. « La plupart des effets des conflits sur les populations de la faune et de la flore semblent tirer leur origine des effets socio-économiques qui entravent la capacité institutionnelle en ce qui concerne la conservation de la biodiversité, ou la capacité collective de la société d’en faire une priorité et d’en assumer le coût. »

 

 

En tant que chef des recherches scientifiques au sein de l’organisation The Nature Conservancy, Hugh Possingham a reconnu que ce sont les structures sociales qui déterminent le sort des animaux et des aires protégées. Bien que n’ayant pas participé aux travaux de recherche, Possingham est un expert en la matière ayant à son actif plusieurs articles publiés sur des sujets connexes.

 

 

« La découverte la plus étonnante c’est le lien étroit qui existe entre conflit et le déclin chez les grands mammifères », a déclaré Possingham. « On aurait pu imaginer que l'ampleur ou la portée du conflit serait le moteur, mais la simple présence d'un conflit apparaît comme un indicateur pertinent à part entière.

 

 

« C'est inhabituel et utile », a-t-il poursuivi. « Cela me permet de comprendre la nécessité d’éviter tout conflit y compris les différends à un stade inférieur, et de tels conflits peuvent nous permettre de prendre conscience des problèmes sociaux et institutionnels plus larges qui constituent les principaux facteurs du déclin des mammifères. En somme - pour mettre un terme aux menaces telles que la chasse à viande de brousse, il faut nécessairement une forte volonté gouvernementale. »

 

 

Daskin et Pringle ont remarqué que 71% des aires protégées en Afrique ont connu un ou plusieurs conflits entre 1946 et 2010. Les guerres se sont produites dans un quart de ces zones sur une période moyenne de neuf ans ou plus. Plusieurs grandes nations ont connu en moyenne 20 ans ou plus de conflits par aire protégée, y compris le Tchad, la Namibie et le Soudan (avant sa partition en Soudan et Soudan du Sud en 2011).

 

 

Pour mener à bien la recherche, Daskin s’est inspiré de près de 500 sources pour trouver des estimations de l'abondance d'une espèce animale spécifique âgé d'au moins deux ans entre 1946 et 2010. Il a comparé ces chiffres afin de calculer la variation de la densité de la population pendant un intervalle de temps donné. Par la suite, Daskin s’est servi d’une série de bases de données pour identifier le nombre de conflits qui se sont chevauchés dans chacune des aires protégées de l'Afrique pendant la période de d'étude. En fin de compte, les chercheurs ont examiné les tendances de 253 populations animales représentant 36 espèces, allant des antilopes aux éléphants, dans 126 zones protégées situées dans 19 pays.

 

 

« Aucune étude antérieure n’avait rassemblé des données sur les conflits dans cette gamme de parcs pour en faire la comparaison aux données sur la faune », a déclaré M. Daskin. « Ces données étaient toutes disponibles gratuitement, mais pas toujours très accessibles. »

 

 

Daskin et Pringle ont affirmé que le parc de Gorongosa au Mozambique qui a inspiré l'étude, illustre la portée des découvertes. De 1977 à 1992, les soldats du gouvernement, les milices anti-gouvernementales et les réfugiés se sont affrontés ou ont traversé le parc à tour de rôle. Pendant plusieurs années après la guerre, les habitants déplacés et dépossédés chassaient les animaux sauvages. La population des éléphants avait chuté de plus de 75% au début des années 2000, tandis que les dénombrements aériens successifs ont révélé que les nombres de buffles, d'hippopotames, de gnous et de zèbres oscillaient entre les nombres à un ou deux chiffres.

 

 

Pourtant, aucune de ces populations animales n'a complètement disparu. Depuis l’année 2004, la faune sauvage du parc de Gorongosa a connu un rebondissement à 80 pour cent de leur abondance totale d'avant-guerre. Le personnel du parc, le gouvernement mozambicain et le projet de restauration du parc de Gorongosa à but non lucratif ont travaillé en collaboration avec les communautés voisines pour nourrir les populations animales restantes en abolissant la chasse illégale et en créant des opportunités d'éducation et d'emploi pour les villageois du parc.

 

 

« Nos résultats révèlent que le cas de Gorongosa pourrait représenter une situation généralisée », a déclaré Pringle, qui est membre du conseil d'administration du projet de Gorongosa. « Gorongosa est assez proche de telle sorte que vous pouvez parvenir à l’anéantissement de toute la faune sans l'éteindre, et même là, on constate que les populations fauniques peuvent se reconstituer et qu’un écosystème fonctionnel peut être régénéré. Cela nous permet de comprendre que les autres sites hautement conflictuels de notre étude peuvent, au moins en principe, être également réhabilités. »

 

Pringle et Daskin ont souligné dans leur document que le rétablissement de la faune sauvage dépend de la population locale. « Mon souhait est de voir le conservatoire et les organisations humanitaires travailler en collaboration pour mener à bien les actions de secours après les conflits », a déclaré Pringle. « Le rétablissement à long terme dépend de la santé et de l'espoir du peuple, et des environnements sains catalysent la santé et l'espoir humains. C'est une boucle de rétroaction positive. »

 

 

Dès lors que les gens ont un intérêt personnel et économique dans un écosystème prospère, ils mettent en place des dispositifs de protection tels que la prévention du braconnage et la surveillance de la faune, a déclaré Possingham. « Cette publication met en évidence la philosophie qui sous-tend cette approche », a-t-il déclaré.

 

 

« Dans toutes les aires où la protection des grands mammifères est une préoccupation, il faut sonder la population afin de recueillir leurs propositions d’approches en matière de conservation -- établir des moyens de subsistance alternatifs, la loi et l'ordre, l'éducation, la lutte contre la corruption, etc. -- en même temps que prendre des mesures de protection de l'habitat et de lutte contre le braconnage sur le terrain », a-t-il déclaré. « Si vous ne ciblez pas les facteurs les plus importants tels que l'effondrement de la société civile, les actions sur le terrain et les investissements dans la gestion du parc pourraient être vouées à l’échec.

 

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